jeudi 30 avril 2009

"Google nous rend-il stupide ?"

Selon le journaliste Nicholas Carr, l’usage intensif d’Internet modifierait nos comportements de travail intellectuel et dégraderait nos capacités cognitives.


Lien:http://www.ecrans.fr/La-pensee-eparpillee-par-la-Toile,7052.html



Google nous rend-il stupide ? » L’article publié dans la revue The Altantic en juillet-août 2008, a fait débat. Au-delà du titre provocateur, son auteur, Nicholas Carr, aussi blogueur, décrivait comment il avait le sentiment que l’usage intensif d’Internet avait transformé son cerveau, particulièrement sa manière de lire. L’ancien rédacteur en chef de l’Harvard Business Review prépare un livre sur les conséquences intellectuelles et sociales d’Internet. S’il lui reconnaît de nombreux avantages, il incite à être vigilant par rapport à ce que cette révolution implique sur nos comportements.

Pourquoi votre article a-t-il eu un tel retentissement ?
Les changements intellectuels que je décris sonnent juste pour beaucoup de gens. Ils ont senti, comme moi, que plus ils utilisent Internet, moins ils sont en mesure de s’asseoir et de lire ou de penser profondément. Leur capacité de concentration s’effiloche. Dans mon cas, au bout de deux ou trois pages, je m’agite et je cherche autre chose à faire. Par ailleurs, Internet a toujours été l’objet de débats sur le rôle des technologies dans nos vies et sur la nature du progrès. Le Net a encouragé des visions utopistes chez certains et des visions dystopistes chez d’autres. J’ai suscité de vives réactions de la part des deux camps.

La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte selon vous. Comment l’expliquez-vous ?
Au cours des dernières décennies, les neurologues ont découvert que le cerveau des primates, y compris les humains, est caractérisé par un degré élevé de neuroplasticité. Nos circuits neuronaux s’adaptent facilement aux nouvelles situations, l’usage des nouvelles technologies en fait partie. Ce que le Net produit, c’est une modification de nos esprits pour les rendre plus aptes au traitement de nombreux petits morceaux d’information, rapidement et simultanément. On attend désormais les informations comme elles sont fournies. Comme un flux de particules s’écoulant rapidement. Mais ce que nous semblons perdre, c’est la capacité pour la lecture profonde, compétence que nous avons acquise quand nos cerveaux se sont adaptés à une autre technologie de l’information, le livre, il y a des centaines d’années. De nombreuses études montrent que l’hypertexte, le multimédia et les interruptions inhérentes au Web rendent plus difficile la concentration, la mémoire à long terme, la compréhension et la synthèse de concepts difficiles. Je pense que toute technologie de l’information, ou média, non seulement restructure notre pensée, mais tend à restructurer nos cerveaux.

Vivons-nous une mutation cognitive ?
Nous expérimentons toujours des mutations cognitives, c’est inhérent au fonctionnement cérébral. Le processus paraît particulièrement intense en raison de notre dépendance croissante à l’égard d’ordinateurs en réseau fournissant des flux d’informations sans précédent. Notre conscience s’amollit et nous commençons à perdre notre profondeur culturelle, en tant qu’individus et en tant que société.

Que craignez-vous ?
A mesure que nous devenons de plus en plus dépendants d’Internet, nous commençons à penser sur les mêmes schèmes, sur les mêmes modèles de fonctionnement. A mesure que nous nous servons des ordinateurs comme intermédiaires de compréhension du monde, je crains que notre propre intelligence ne devienne artificielle.

Paru dans Libération du 28 avril 2009

samedi 21 mars 2009

Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré.(2008)

Le réchauffement climatique aura pour conséquence de déclencher des guerres, qui aggraveront la crise écologique.
Pour Jean-Pierre Dupuy (qui est scientifique et philosophe), il faut « croire au destin pour qu’il ne se réalise pas » :

« Les plus grands scientifiques du moment reconnaissent donc que l'humanité peut recourir à deux types de méthode pour s'éliminer elle-même : la violence intestine, la guerre civile à l'échelle mondiale, mais aussi la destruction du milieu nécessaire à sa survie. Ces deux moyens ne sont évidemment pas indépendants. Les premières manifestations tragiques du réchauffement climatique, ce ne seront pas la montée des océans, les canicules, la fréquence des événements extrêmes, l'assèchement de régions entières, mais bien les conflits et les guerres provoqués par les migrations massives que l'anticipation de ces événements provoquera. Les attendus du prix Nobel de la paix attribué conjointement à Al Gore et au GIEC ont bien mis ce point en exergue.

La destruction de la nature engendre la violence, et réciproquement la violence détruit la nature. Les hommes ne détruisent pas la nature parce qu'ils la haïssent. Ils la détruisent parce que, se haïssant les uns les autres, ils ne prennent pas garde aux tiers que leurs coups assomment au passage. Et la nature figure au premier rang de ces tiers exclus. L'indifférence et l'aveuglement tuent beaucoup plus que la haine.

À noter que les scientifiques mentionnent une autre menace qui pèse sur la survie de l'humanité : la course déchaînée aux technologies avancées et à leur convergence. Il est remarquable que des savants de pointe prennent acte de cette troisième menace. Car c'est précisément de cette course à la technique que le monde attend les moyens de faire face aux autres menaces. Et si le remède se révélait pire que le mal ?

Martin Rees conclut : « Les scientifiques ne devraient pas se dérober à leur devoir de se faire les messagers de mauvaises nouvelles. Ils feraient preuve d'une négligence coupable à se comporter autrement ». »

La marque du sacré (2008)

Jean-Pierre Dupuy : "Quand il y a démesure, il y a déshumanisation"

Jean-Pierre Dupuy : "Quand il y a démesure, il y a déshumanisation"

C'est le plus ignoré des penseurs écologistes. Est-il même écologiste ? Jean-Pierre Dupuy a été très proche d'Ivan Illich, a bien connu André Gorz, a milité aux Amis de la Terre, et son ouvrage paru au Seuil en 2002, Pour un catastrophisme éclairé, a renouvelé les interrogations posées par le philosophe Hans Jonas (1903-1993).

Mais on ne saurait réduire ce polytechnicien hors norme à aucune étiquette. Dans un de ses livres, il se définit comme "extrémiste rationaliste" et avance au détour de la conversation : "Je ne suis pas un intellectuel chrétien, mais un chrétien intellectuel. Le christianisme est une science beaucoup plus qu'une religion."

Dans son nouvel essai, La Marque du sacré, Dupuy affirme que c'est dans le retour du sacré que la société, après avoir voulu l'expulser au nom de la rationalité, peut trouver son salut face à la démesure de la modernité technologique. Provocant ? Sans doute, et on entend déjà les ricanements des athéistes de principe. Peu importe : Dupuy est de ceux qui rappellent que le monde est grave, quand la foule des commentateurs se contente de proclamer qu'il est en crise.

L'itinéraire de ce philosophe commence par des surprises : il naît en 1941, et son père - qui lit beaucoup - le pousse vers de bonnes études. Le jeune Landais se présente à Polytechnique et à Normale-Sup, croit avoir raté celle-ci, choisit l'école d'ingénieurs, avant qu'une lettre l'informe qu'il y a eu erreur et qu'il pourra séjourner rue d'Ulm. "J'étais plus fier d'avoir réussi Normale que l'X, dit-il, mais j'ai choisi celle-ci par mimétisme, c'était plus prestigieux."

L'ENTRÉE EN PHILOSOPHIE

Très doué en mathématiques, il finit dans les dix premiers, non sans avoir été influencé par les économistes Jean Ullmo et Maurice Allais ou avoir lu Teilhard de Chardin. Le voilà brillant haut fonctionnaire, à une époque où "nous étions les gardiens de l'intérêt général - le problème est que c'est nous qui le définissions". Au ministère de l'industrie, chargé des questions d'énergie ("à 25 ans, je pouvais convoquer comme ça le directeur d'EDF ou de GDF"), il se rend compte qu'être grand commis de l'Etat l'ennuie. Sa vraie passion est la chose intellectuelle, et, juste après 1968, il crée avec le sociologue Philippe d'Iribarne le Centre de recherche sur le bien-être, d'où ils critiquent la théorie économique néoclassique d'un point de vue anthropologique.

En 1973, la rencontre avec le penseur écologiste Ivan Illich (1926-2002) va permettre l'envol de celui qui est encore un moineau intellectuel. Le maître est alors à l'apogée de sa réputation, et électrise le jeune polytechnicien en rupture de ban moderniste : "Il m'a fait entrer en philosophie", confie Dupuy. Ils vont collaborer, notamment dans l'ouvrage Némésis médicale, où Illich développe son concept de la contre-productivité : à partir d'un certain seuil, affirme-t-il, la technique moderne devient un obstacle à la réalisation des fins qu'elle prétend atteindre. Illich anime aussi des séminaires à Cuernavaca, au Mexique, où il attire les meilleurs esprits de l'époque : Hannah Arendt, André Gorz, Erich Fromm, Heinz von Foerster... On a oublié aujourd'hui le magnétisme qu'exerçait Illich au début des années 1970. C'est que les chocs pétroliers et la crise économique, en remisant le souci écologique au magasin des accessoires, avaient ensuite fait pâlir l'étoile d'Illich. D'ailleurs, à l'époque, Dupuy s'éloigne de lui : "Je trouvais dangereux sa rhétorique - mais non sa pensée - irrationaliste."

Dupuy vient alors de découvrir René Girard et sa théorie de la violence sacrée fondée sur la "rivalité mimétique" : selon celle-ci, les hommes désirent ce que désirent les autres, ce qui conduit au déchaînement d'une violence qu'ils ne peuvent contenir qu'en l'extériorisant par le sacrifice d'une "victime émissaire". Maître et disciple vont bientôt faire une partie du chemin ensemble, puisque l'université californienne Stanford - où travaille Girard - propose un poste de professeur à Dupuy, un trimestre par an. Le reste de l'année, Dupuy anime jusqu'en 2000 le CREA, qu'il a créé en 1982 : ce Centre de recherche en épistémologie appliquée fait connaître en France la théorie de la justice de John Rawls, les sciences cognitives, et anime la réflexion sur les phénomènes d'auto-organisation (avec Henri Atlan et Francisco Varela). "Ç'a été une carrière banale d'intellectuel - lire, travailler, enseigner", se souvient Dupuy.

Banale ? Que d'idées, que de rencontres ! La question écologique, qu'il semblait avoir oubliée après l'éloignement d'avec Illich, revient en force dans ses préoccupations des années 1990. Notamment avec le "troisième choc intellectuel" que fut l'étude d'Hannah Arendt, Hans Jonas et Günther Anders. "Ce qui reliait Illich à Arendt, c'est la notion de condition humaine - faite de mesure. Quand il y a démesure, il y a déshumanisation. On retrouve la même idée chez Jonas, avec le concept de vie humaine digne."

La préoccupation du danger qui monte, écologique et nucléaire, envahit la réflexion du philosophe. Dorénavant, il usera du rationalisme le plus rigoureux pour appeler ses contemporains à l'exigence de l'autolimitation : "L'humanité aura à choisir entre l'Apocalypse et la conversion, qui est le renoncement à la violence."


Source: Le Monde

mardi 17 mars 2009

Auteur de "Mobilités, trajectoires fluides" (éd. de l'Aube, 2005), Bruno Marzloff est sociologue et consultant spécialiste des enjeux de mobilité. Selon lui, nous ne pourrons plus, demain, nous servir de notre voiture comme nous le faisons aujourd'hui, du moins en ville, et les constructeurs devront aussi changer de logique.

Une crise majeure semble se profiler pour les constructeurs automobiles, comment l'expliquez-vous ?

L'industrie automobile est confrontée à cinq crises. L'étincelle a été celle du renchérissement du prix du baril de pétrole sur les six premiers mois de l'année. Par ailleurs, la crise du pouvoir d'achat affecte directement la pratique de la voiture en augmentant dans le budget des ménages la part allouée aux transports. Quant à la crise financière, même si l'on n'en connaît pas encore l'ampleur, on voit a minima qu'il y a une crise du crédit à la fois pour les constructeurs et pour les consommateurs. Il y a aussi la crise de l'environnement.

A force de voir au journal télévisé de 20 heures la calotte glacière se rétrécir, tout le monde finit par se dire qu'il y a un problème. Enfin, on ne peut pas écarter l'impact de la crise des subprimes (des crédits immobiliers gagés sur la valeur des biens acquis) sur l'automobile.

Quel rapport entre l'immobilier et l'automobile ? Historiquement, la voiture s'est imposée comme un élément d'appropriation du territoire. Jean-Pierre Sueur, maire d'Orléans de 1989 à 2001 et secrétaire d'Etat en charge des collectivités locales entre 1991 et 1993, disait que sa ville s'était plus étendue depuis la massification de l'automobile que dans tous les siècles précédents. Qui a permis cela ? L'automobile. La crise des subprimes a révélé aux Etats-Unis et dans une moindre mesure en Europe que la chute des valeurs immobilières était directement proportionnelle à la distance qui sépare ces maisons du centre-ville. A Paris, les valeurs immobilières continuent de croître mais elles chutent dans la périphérie. Désormais, on ne peut plus calculer la valeur d'un bien immobilier sans la relier au coût du transport.
Le Mondial de l'automobile a attiré plus de monde qu'en 2006 et pourtant l'image de la voiture semble en plein bouleversement. Que s'est-il passé ?

On est effectivement à un moment où on bascule de la voiture objet patrimonial et social à autre chose. Les constructeurs pensent encore que la réponse est forcément dans l'objet. Ils veulent proposer toute la gamme : de la grosse voiture de luxe à la petite en passant par les véhicules à bas coût. Ils ne pensent pas assez aux préoccupations des automobilistes. Une majorité de gens n'est plus attirée par la voiture. Il suffit de lire l'étude réalisée à la demande du Crédit agricole par l'institut CSA : 42 % des gens interrogés seraient prêts à délaisser leur voiture pour utiliser des voitures en libre service.

La liberté, c'est encore le porte-à-porte. Je prends ma voiture en bas de chez moi et je vais à mon travail. Sauf qu'aujourd'hui, ce porte-à-porte est de plus en plus contesté, en tout cas dans les territoires urbains. Et plus ils sont denses, plus la contestation est forte.
Venir à Paris en voiture, c'est compliqué. Il faut payer pour entrer dans le centre de Londres. A Amsterdam, c'est interdit. A Tokyo, il est impossible d'accoster le long des trottoirs et, pour posséder un véhicule, il faut arguer d'une place de parking. Partout dans le monde, il existe un contingentement de la place de la voiture. Le porte-à-porte est donc en train d'imploser.
Des initiatives commencent à apparaître pour des solutions d'auto-partage. Le groupement SNCF, Avis, RATP et Vinci a annoncé son intention de répondre à l'appel d'offres d'Autolib' de la Ville de Paris. Qu'en pensez-vous ?

Dans toutes ces initiatives, cherchez l'erreur ! Où est le constructeur ? Guillaume Pepy, le patron de la SNCF, le dit lui-même, il a raté le Vélib', il ne veut pas rater Autolib'. Sa préoccupation est de faire venir les voyageurs dans ses trains et donc jusqu'à la gare. C'est aussi la raison pour laquelle il vient de préempter 200 licences de taxi. Les gares deviennent des lieux d'articulation entre tous les transports.

Il existe d'autres initiatives. Tous les acteurs ont compris qu'il fallait s'adosser aux transports collectifs pour continuer à faire de la voiture. Et si aujourd'hui Autolib' est envisageable, c'est parce que Vélib' a réussi. Son succès n'est ni écologique, ni économique, c'est juste que rouler à vélo, c'est plus pratique. A Paris, c'est un transport entre les 250 stations de métro, les 2 500 stations de bus. On se trouve alors dans un système redondant : j'ai le choix entre le métro, le bus et le vélo.

Les constructeurs n'ont pas l'air d'avoir pris conscience de ces enjeux...
Ils peuvent se le permettre car ils ont un monopole de fait sur la réponse de mobilité offerte aux gens. Plus des deux tiers des déplacements se font en voiture. Plus de 80 % des ménages possèdent un véhicule.

Aujourd'hui, on est encore dans un système de dépendance automobile. Notre système résidentiel renforce cette dépendance. Au fur et à mesure que le panorama territorial s'est organisé, il s'est délité de toute ressource. On ne passe pas du jour au lendemain d'un système de dépendance à autre chose. Néanmoins, il n'existe pas à Paris. Moins de la moitié des ménages possède une voiture.

Mais en extrapolant, peut-on envisager la fin de la voiture ?
Non ! La voiture ne disparaîtra pas. Ce n'est pas possible. Elle est là, restera massivement utilisée et l'on ne s'en passera pas. Mais elle devra rentrer dans le système, avoir suffisamment de fluidité, de flexibilité pour répondre aux contraintes économiques et aux nouvelles normes sociétales.

Il est donc indispensable de réfléchir à la voiture autrement. Et le véritable défi auquel il faudra répondre, c'est celui de la mobilité durable. La mobilité actuelle est insoutenable à terme. D'abord parce que la fin des gisements fossiles que l'on utilise est programmée, ensuite parce que l'on pollue au-delà du raisonnable et enfin parce que le problème de la voiture, c'est aussi le porte-monnaie des ménages. Il y a des gens qui ne peuvent plus mettre d'essence dans leur réservoir. Si les constructeurs automobiles n'en prennent pas conscience, ils deviendront de simples fournisseurs d'objets pour des gens qui eux penseront services et commodités.

lundi 16 mars 2009

Les enseignants-chercheurs

La question du paiement des jours de grève des universitaires a toujours été complexe pour diverses raisons :
- Les universitaires "doivent" 192 heures équivalent TD de présence. Mais ce "forfait" inclut bien d'autres choses que le simple "présentiel". Il inclut toutes les tâches de préparation, d'organisation, de correction, de tenue de jurys (qui sont nombreux et divers).- La manière dont ces cours et travaux dirigés sont organisés est très souple. Pour mille raisons (absences médicales, pour congrès, etc.). Les universitaires ont coutume de rattraper leurs absences médicales de courte durée s'ils n'ont pas été remplacés, les jours fériés et même le 1er mai et les jours de grève des transports, par exemple. En fait tout ce qui a pour effet de diminuer la durée du semestre.

Actuellement, soit parce qu'ils sont grévistes, soit parce que leur université est bloquée, soit parce qu'ils se plient démocratiquement aux décisions des assemblées générales, nombre d'universitaires n'assurent pas leurs cours et travaux dirigés. Mais tous ou presque continuent à assurer un service minimum en conseillant des lectures, en maintenant le suivi de stages, de travaux personnels et de mémoires de master, etc., soit par des rencontres "informelles", soit par Internet.Lorsque ces évènements prendront fin, ils vont prendre toutes dispositions pour rattraper les enseignements non délivrés, autant que faire se pourra, pour que les sessions d'examen aient lieu dans des conditions correctes. Ils passeront peut-être des nuits pour corriger les copies dans des délais plus courts.

Ceci n'a donc rien à voir avec une grève des transports publics, par exemple.
Cette situation paradoxale peut étonner. Elle existe simplement parce que le métier d'universitaire n'est vraiment pas comme les autres. Et c'est parce que ceux qui les gouvernent ne connaissent rien à ce métier qu'ils se sont mis à dos toute la communauté universitaire qui se sent injuriée et humiliée. Les ministres mal conseillés peuvent persister en organisant des concertations croupions qui ne serviront à rien. Les universitaires ne sont pas sots. Ils ne se laissent pas prendre. Et le mouvement enfle au lieu de diminuer.

On peut aussi tenter de les "vaincre" en attaquant le porte monnaie des grévistes... Qu'il faudra d'ailleurs chercher et trouver. Simplement il faut savoir que dans ce cas, il n'y aura vraisemblablement aucun rattrapage des cours et travaux dirigés manqués.
Ceci mettra donc alors véritablement en danger les sessions d'examen.

L'ère de l'hypercommunication et du cyber-phagocytage

Une réflexion sur les réseaux sociaux virtuels: A l'ère de l'hypercommunication Descartes aurait eu certainement tort : si le père des Lumières "pensait donc était", les fils d'Internet croient "penser utile donc être utile". Et j'aime vendre mon âme et sacrifier mon temps a ces marchands de peur et d amour. Pourquoi ? Le réseau cyber social compte déjà plus de victimes virtuelles que d'utilisateurs épanouis. Accros des sites de rencontre, sexoliques (ces accros malgré eux au sexe sur le net) fureteurs, otages de la violence dans ce qu'elle a de plus décadent, de l'horreur gratuite, cybercondriaques de la nouvelle époque... Mais aussi de victimes physiques, humaines, réelles : la promotion exacerbée de soi peut facilement conduire a une progressive disparition de l'autre réel de mon champs d'intérêt dans le cyberespace. La toile est ainsi un lieu consacre a son petit être, a sa petite figure, a ses petits tracas. Elle est notre refuge narcissique, où l'internaute qui nous habite ne cesse de courir après son propre reflet. Facebook est, à notre époque, pour notre ego, ce que la source d'eau était a Narcisse. Et a trop s'y contempler on finira bien par s'y noyer, dans cette toile aqueuse aux reflets déformants. D'autres ne suivent pas cette trame narcissique, mais sont intimement désemparés par cette superficialité ambiante, ou se sentent simplement à la masse. Ceux la sont nos martyrs occidentaux, qui pour une cause plus abstraite mais absolue que leurs homologues palestiniens ou irakiens, vont faire sauter la cervelle de leurs camarades d'amphi', comme, entre autres, ce jeune Allemand de 17 ans qui aurait écrit sur un "cyber-forum" avant de passer a l'acte :"J'en ai marre, j'en ai assez de cette vie qui n'a pas de sens. Tous se moquent de moi et personne ne reconnaît mon potentiel, mais j'ai des armes ici, demain matin j'irai à mon ancienne école". "Restez à l'écoute, vous entendrez parler de moi demain. Retenez bien le lieu : Winnenden" (source LeMonde.fr)Certains préfèrent poser le problème sous l'angle a valeur strictement symbolique des Droits Fondamentaux. Ces tièdes défenseurs des libertés virtuelles, ces "poudrières juridiques" (Gerard Haas), ne doivent-ils pas plutôt se poser une question essentielle : quel est mon intérêt, en tant que Homme et Citoyen, a connaitre la valeur légale de mes droits sur Internet ?Droit fondamental, droit tout court, peu importe ! L'essentiel est bien que mes informations DOIVENT rester sous l'influence de ma propre administration et non d un système absorbant.Trou noir de matière personnelle éclatée, Internet fait de moi un acteur sympathiquement engagé, mais incroyablement ignorant de mes droits, du Droit, et confondu dans un océan de données qui m échappent quotidiennement. Je suis transparent, je me vends, et c'est gratuit. Pourtant, "la gratuite n'est PAS la démocratisation", rappelle astucieusement Francoise Benhamou, qui enseigne l'économie a l'université de Paris I (source: Connaissance des Arts, éditorial du mois de Fevrier 2009). Il est temps de nous remettre de notre traumatisme démocratique. "Sort de ce vide de la pensée, couillon de la lutte !" m'a un jour confiée une amie étudiante en droit. Je l'en remercie aujourd'hui. La pensée molle n'aura jamais autant triomphé qu'a l'ère de Facebook. Et son corollaire, la bêtise ambiante, avec. Toute l'énergie populaire a désormais trouvé un outil bien étrange. C'est la carotte et le bâton : à la fois catalyseur de pulsions sociales et "hypertrophiant" de l'esprit d'examen, le net me permet de poster un commentaire ici, une note la, me voila acteur social de mon temps. Mais où est l'action effective dans tout ca ? Miroir, qui est le plus cool des militants ? Voila ma réponse : toi, l'internaute. En vrai, cynique que tu es, tu n es ni impliqué, ni réellement utile, tu es seulement cool et soulagé.Maintenant, mettez cette mélasse dans le four brulant des idées reçues, des préjugés historiques et indécrottables, et Internet vous livrera comme par magie l'extrême inverse de la passivité incrédule : l'hyperréactivité fascisante. Et au cyber-triomphe d'un Kemi Seba, d'un Alain Soral, et même... Des extrêmes en tout genre. Bref, il est facile, sur le net, de s'auto-estampiller "intellectuel français dissident", à la maniere de ce tartuffe de Soral, bien peu en ont la légitimité. L'invention d'Internet est une révolution des mœurs digne de celles de l'imprimerie, de la télévision ou du téléphone. Et comme chacune de ces créations humaines, elle comporte ses services et ses dangers. Mais si l'homme est un animal social, comme le disait formidablement Aristote, il ne doit pas devenir un animal du réseau social pour autant ! Internet doit rester un outil au service du progrès et de la facilitation des échanges, mais aussi de la pensée structurée. Sinon, il n'est qu'une énième machine de contrôle social, d'élan consumériste et de décadence intellectuelle.


Source: Le Monde, rubrique Abonnés, par Alexis-Charles D., Etudiant en 3e annee a Sciences Po Paris

samedi 21 février 2009

"la Nouvelle Raison du monde"

Comment fabriquer un individu néolibéral

Interview

Concurrence. Rencontre avec Pierre Dardot et Christian Laval, auteurs de «la Nouvelle Raison du monde».


Recueilli par ÉRIC AESCHIMANN

Pierre Dardot et Christian Laval La nouvelle raison du monde, essai sur la société néolibérale La Découverte, 498 pp., 26 euros.

Pierre Dardot est philosophe, spécialiste de Marx et de Hegel. Christian Laval est sociologue, chercheur à Paris-X Nanterre. Il y a deux ans, avec El Mouhoub Mouhoud, ils avaient publié Sauver Marx ?, une critique minutieuse et acérée de l’interprétation du néocapitalisme selon Toni Negri. D’ampleur plus vaste, la Nouvelle Raison du monde propose une lecture du néolibéralisme inspirée par Foucault. «Il faut désormais, à gauche, cesser de penser que nous savons à quoi nous avons affaire quand nous parlons de "libéralisme" ou de "néolibéralisme", y écrivent-ils. Le prêt-à-penser "antilibéral", par ses raccourcis et ses approximations, nous a fait perdre trop de temps.» Rencontre.

Le néolibéralisme, affirmez-vous, «avant d’être une idéologie ou une politique économique, est d’abord et fondamentalement une rationalité». Qu’est-ce qu’une «rationalité» ?

Pierre Dardot : Foucault définit la rationalité gouvernementale comme une logique normative présidant à l’activité de gouverner, au sens de gouverner les hommes directement, mais aussi de façon indirecte : de les amener à se conduire d’une certaine façon. La rationalité n’est pas l’exercice d’une contrainte, d’une oppression. A cet égard, le néolibéralisme ne saurait être réduit au seul domaine de la politique économique (les privatisations, la dérégulation), ni à un corpus doctrinal identifié (Friedman, Hayek), ni aux dirigeants qui s’y sont convertis à la fin des années 70 (Reagan, Thatcher). La rationalité néolibérale que nous étudions a une portée plus vaste et a pu être mise en œuvre par des gouvernements se réclamant de la gauche.

Qu’est-ce qui définit la «rationalité» néolibérale ?

Christian Laval : Sa façon d’amener les sujets à agir sur le mode de la concurrence. Par exemple, à propos de l’éducation : le néolibéralisme va s’employer à faire en sorte que les individus cherchent à maximiser leur intérêt au détriment de toute considération éthique. L’actuelle réorganisation de l’université repose tout entière sur la logique normative selon laquelle les comportements des individus, des laboratoires et des facultés doivent obéir exclusivement au principe de la concurrence. Foucault a montré que les premiers théoriciens libéraux, notamment Smith et Ferguson, à la fin du XVIIIe siècle, pensaient le marché selon une logique de l’équivalence : on échange un bien contre un autre bien et chacun en bénéficie. Le néolibéralisme, lui, repense le marché selon la logique de la concurrence, donc de l’inégalité.

De quand date ce tournant ?

P.D. : Dès la fin du XIXe siècle, chez le philosophe anglais Spencer, qui propose d’étendre Darwin et son concept de «sélection naturelle» à d’autres champs, notamment sociaux. Spencer opère une naturalisation du social : pour lui, une même loi universelle d’évolution, donnant des avantages à ceux qui sont les plus aptes, s’applique à toutes les sociétés humaines. Les néolibéraux n’aiment guère qu’on leur parle de Spencer, à cause de son biologisme. Pourtant, c’est bien chez lui qu’ils ont trouvé l’idée que le marché, c’est la concurrence. Mais, là où Spencer y voyait un mécanisme naturel, eux ont estimé que c’était un système à construire, requérant une intervention active et continue de l’Etat. C’est notamment le point de vue des «ordolibéraux» allemands.

C.L. : Lorsque le libéralisme entre en crise, à la fin du XIXe, deux courants apparaissent : un libéralisme justifiant l’intervention de l’Etat dans une optique stabilisatrice et redistributrice, dont la figure la plus fameuse sera John Maynard Keynes ; et le «néolibéralisme», qui, dès les années 30, proposera de faire du marché concurrentiel le nec plus ultra de la vie économique et sociale - avec la participation active de l’Etat. Certes, le keynesianisme triomphe après guerre. Mais le néolibéralisme n’a pas désarmé : les «ordolibéraux» allemands ont eu une influence déterminante sur la construction européenne, à commencer par le Traité de Rome lorsqu’il fixe le principe d’une «concurrence libre et non faussée». Cessons de voir le néolibéralisme comme une vague venue des pays anglo-saxons : il faut porter au jour cette filiation européenne.

Comment le néolibéralisme s’impose-t-il comme «rationalité» ?

P.D. : Il n’y a pas eu de plan secret visant à promouvoir le modèle néolibéral. Celui-ci a profité de la crise du keynesianisme, comme ce dernier avait profité de la crise du capitalisme dans les années 20 et 30. Rien n’indiquait que le principe de la concurrence prendrait la relève comme nouvelle norme mondiale. Sa codification ne date d’ailleurs que de la fin des années 80, avec ce que l’on appelle le «consensus de Washington», qui fixe les normes monétaires et budgétaires imposées aux pays en échange de l’aide du FMI.

C.L. : Le terme clé est celui de discipline. Au milieu des années 70, les experts internationaux dressent un constat alarmiste. «La situation est ingouvernable, disent-ils en substance, il y a un manque de discipline sociale.» C’est l’époque où Raymond Barre plaide pour la discipline monétaire et budgétaire. Mais aussi le moment où apparaît la fabrique du «sujet néolibéral», avec la mise en concurrence des individus, les techniques d’évaluation, l’encouragement à l’endettement privé, l’incitation à se transformer en un capital humain. L’individu est entrepreneur de lui-même, se soucie d’accumuler, de réussir, est responsable, donc coupable de son éventuel échec - tous ces points sont devenus les nouveaux symptômes individuels et sociaux auxquels sont confrontés psychanalystes et sociologues.

Le sujet néolibéral prend pour une liberté ce qui ne serait que concurrence. Pourtant, ne jouit-il pas d’une autonomie enviable par rapport aux normes en vigueur il y a cinquante ans ?

C.L. : Nous refusons tout retour à l’ordre moral. Nous voudrions plutôt déplacer la question. En voulant rendre le sujet performant à tout prix et en tout domaine, le néolibéralisme pose comme règle paradoxale un principe d’illimitation. Mais cette illimitation masque qu’il existe, dans la réalité, une limite au désir, fixée par le capital et l’entreprise. L’illimitation promise par le néolibéralisme n’a rien à voir avec l’autonomie, tout comme la «gestion mentale des affects», dont parlent les manuels de management, ne saurait prétendre à être une «maîtrise de soi». Il ne faut pas voir dans le sujet néolibéral un être libéré de toutes ses chaînes. C’est l’erreur commune des conservateurs et des adeptes de la «modernité». Ce que nous désignons comme le «dispositif de performance-jouissance» est un système qui agit de l’intérieur du sujet mais n’en reste pas moins un mode de discipline sociale.

Peut-il exister un jour une «gouvernementalité», une «rationalité» de gauche ?

P.D. : Foucault remarquait que, lorsqu’elle était au pouvoir, la gauche adoptait soit un mode de gouvernement ou une gouvernementalité libérale, soit une gouvernementalité administrative et bureaucratique. Il faut sortir de cette alternative. Une gouvernementalité de gauche devra partir du principe que le bien commun est une affaire commune. Et ceci pas seulement au sens de mécanismes formels de prise de décision, mais aussi de pratiques vivantes, où l’on met en commun, où l’on coopère. Dans le champ de la connaissance ou dans celui de l’environnement, la logique du commun est très forte et informe directement certaines pratiques sociales : c’est cela qu’il faut développer. Il faut réinterroger le communisme, non pas en partant de l’objectif d’une société idéale, mais en partant des pratiques communes déjà existantes. Au XVIIIe, «communiste» voulait dire partisan du bien commun.