mardi 17 mars 2009

Auteur de "Mobilités, trajectoires fluides" (éd. de l'Aube, 2005), Bruno Marzloff est sociologue et consultant spécialiste des enjeux de mobilité. Selon lui, nous ne pourrons plus, demain, nous servir de notre voiture comme nous le faisons aujourd'hui, du moins en ville, et les constructeurs devront aussi changer de logique.

Une crise majeure semble se profiler pour les constructeurs automobiles, comment l'expliquez-vous ?

L'industrie automobile est confrontée à cinq crises. L'étincelle a été celle du renchérissement du prix du baril de pétrole sur les six premiers mois de l'année. Par ailleurs, la crise du pouvoir d'achat affecte directement la pratique de la voiture en augmentant dans le budget des ménages la part allouée aux transports. Quant à la crise financière, même si l'on n'en connaît pas encore l'ampleur, on voit a minima qu'il y a une crise du crédit à la fois pour les constructeurs et pour les consommateurs. Il y a aussi la crise de l'environnement.

A force de voir au journal télévisé de 20 heures la calotte glacière se rétrécir, tout le monde finit par se dire qu'il y a un problème. Enfin, on ne peut pas écarter l'impact de la crise des subprimes (des crédits immobiliers gagés sur la valeur des biens acquis) sur l'automobile.

Quel rapport entre l'immobilier et l'automobile ? Historiquement, la voiture s'est imposée comme un élément d'appropriation du territoire. Jean-Pierre Sueur, maire d'Orléans de 1989 à 2001 et secrétaire d'Etat en charge des collectivités locales entre 1991 et 1993, disait que sa ville s'était plus étendue depuis la massification de l'automobile que dans tous les siècles précédents. Qui a permis cela ? L'automobile. La crise des subprimes a révélé aux Etats-Unis et dans une moindre mesure en Europe que la chute des valeurs immobilières était directement proportionnelle à la distance qui sépare ces maisons du centre-ville. A Paris, les valeurs immobilières continuent de croître mais elles chutent dans la périphérie. Désormais, on ne peut plus calculer la valeur d'un bien immobilier sans la relier au coût du transport.
Le Mondial de l'automobile a attiré plus de monde qu'en 2006 et pourtant l'image de la voiture semble en plein bouleversement. Que s'est-il passé ?

On est effectivement à un moment où on bascule de la voiture objet patrimonial et social à autre chose. Les constructeurs pensent encore que la réponse est forcément dans l'objet. Ils veulent proposer toute la gamme : de la grosse voiture de luxe à la petite en passant par les véhicules à bas coût. Ils ne pensent pas assez aux préoccupations des automobilistes. Une majorité de gens n'est plus attirée par la voiture. Il suffit de lire l'étude réalisée à la demande du Crédit agricole par l'institut CSA : 42 % des gens interrogés seraient prêts à délaisser leur voiture pour utiliser des voitures en libre service.

La liberté, c'est encore le porte-à-porte. Je prends ma voiture en bas de chez moi et je vais à mon travail. Sauf qu'aujourd'hui, ce porte-à-porte est de plus en plus contesté, en tout cas dans les territoires urbains. Et plus ils sont denses, plus la contestation est forte.
Venir à Paris en voiture, c'est compliqué. Il faut payer pour entrer dans le centre de Londres. A Amsterdam, c'est interdit. A Tokyo, il est impossible d'accoster le long des trottoirs et, pour posséder un véhicule, il faut arguer d'une place de parking. Partout dans le monde, il existe un contingentement de la place de la voiture. Le porte-à-porte est donc en train d'imploser.
Des initiatives commencent à apparaître pour des solutions d'auto-partage. Le groupement SNCF, Avis, RATP et Vinci a annoncé son intention de répondre à l'appel d'offres d'Autolib' de la Ville de Paris. Qu'en pensez-vous ?

Dans toutes ces initiatives, cherchez l'erreur ! Où est le constructeur ? Guillaume Pepy, le patron de la SNCF, le dit lui-même, il a raté le Vélib', il ne veut pas rater Autolib'. Sa préoccupation est de faire venir les voyageurs dans ses trains et donc jusqu'à la gare. C'est aussi la raison pour laquelle il vient de préempter 200 licences de taxi. Les gares deviennent des lieux d'articulation entre tous les transports.

Il existe d'autres initiatives. Tous les acteurs ont compris qu'il fallait s'adosser aux transports collectifs pour continuer à faire de la voiture. Et si aujourd'hui Autolib' est envisageable, c'est parce que Vélib' a réussi. Son succès n'est ni écologique, ni économique, c'est juste que rouler à vélo, c'est plus pratique. A Paris, c'est un transport entre les 250 stations de métro, les 2 500 stations de bus. On se trouve alors dans un système redondant : j'ai le choix entre le métro, le bus et le vélo.

Les constructeurs n'ont pas l'air d'avoir pris conscience de ces enjeux...
Ils peuvent se le permettre car ils ont un monopole de fait sur la réponse de mobilité offerte aux gens. Plus des deux tiers des déplacements se font en voiture. Plus de 80 % des ménages possèdent un véhicule.

Aujourd'hui, on est encore dans un système de dépendance automobile. Notre système résidentiel renforce cette dépendance. Au fur et à mesure que le panorama territorial s'est organisé, il s'est délité de toute ressource. On ne passe pas du jour au lendemain d'un système de dépendance à autre chose. Néanmoins, il n'existe pas à Paris. Moins de la moitié des ménages possède une voiture.

Mais en extrapolant, peut-on envisager la fin de la voiture ?
Non ! La voiture ne disparaîtra pas. Ce n'est pas possible. Elle est là, restera massivement utilisée et l'on ne s'en passera pas. Mais elle devra rentrer dans le système, avoir suffisamment de fluidité, de flexibilité pour répondre aux contraintes économiques et aux nouvelles normes sociétales.

Il est donc indispensable de réfléchir à la voiture autrement. Et le véritable défi auquel il faudra répondre, c'est celui de la mobilité durable. La mobilité actuelle est insoutenable à terme. D'abord parce que la fin des gisements fossiles que l'on utilise est programmée, ensuite parce que l'on pollue au-delà du raisonnable et enfin parce que le problème de la voiture, c'est aussi le porte-monnaie des ménages. Il y a des gens qui ne peuvent plus mettre d'essence dans leur réservoir. Si les constructeurs automobiles n'en prennent pas conscience, ils deviendront de simples fournisseurs d'objets pour des gens qui eux penseront services et commodités.

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